Aperçu
Le récit (storytelling) constitue un complément puissant aux données quantitatives. Lorsqu’il est bien utilisé, il permet de créer des liens, d’approfondir la compréhension et de soutenir l’équité ainsi que la sécurité culturelle. Cette ressource présente les principales approches, structures et considérations pour recueillir, interpréter et partager des récits de manière responsable dans le contexte de la sécurité et du bien-être communautaires (CSWB).
Cette ressource sera traitée comme un document évolutif pouvant continuer à se développer à mesure que l’équipe du CCCS approfondit sa pratique. L’accent initial reposait sur les apprentissages partagés au sein de la communauté de pratique du le projet de suivi et d’évaluation de la sécurité communautaire et urbaine du CCCS. N’hésitez pas à nous contacter si vous pensez que certains thèmes essentiels ont été oubliés ou mal représentés.
La valeur des récits
Les récits portent ce que les chiffres ne peuvent pas transmettre
Les récits aident à expliquer le « pourquoi » derrière les tendances observées dans les données et donnent vie aux expériences des communautés. Ils :- Humanisent les chiffres et révèlent les expériences vécues
- Apportent du contexte, des nuances et une profondeur émotionnelle
- Rendent les enjeux sociaux complexes plus accessibles et compréhensibles
Les récits créent des liens et influencent
Les récits permettent de ressentir l’impact réel du travail réalisé. Ils :- Renforcent la confiance et favorisent un engagement plus profond avec les communautés
- Aident les résultats à résonner auprès des décideurs, du personnel et des résidents
- Influencent les décideurs en illustrant les conséquences et les changements dans le monde réel
Les récits soutiennent l’équité, la réconciliation et la pertinence culturelle
Les récits ouvrent un espace pour des visions du monde diverses et reconnaissent des formes de savoir qui vont au-delà des indicateurs occidentaux. Ils :- Captent les forces, les relations et les savoirs culturels
- Soutiennent des approches d’évaluation culturellement ancrées et alignées avec la réconciliation
- Encouragent des formes d’expression artistiques et créatives
- Amplifient les perspectives sous-représentées
Structures simples pour les récits
Des structures claires aident les narrateurs et les praticiens à élaborer des récits de manière éthique et cohérente.Récit de changement
Utile pour démontrer l’impact ou les progrès.- Contexte : À qui appartient cette histoire? Quel est le cadre?
- Défi : Quelle barrière, quel préjudice ou quel enjeu était présent?
- Action : Qu’a fait le programme, la collaboration ou la personne?
- Impact : Qu’est-ce qui a changé? Pour qui? Pourquoi est-ce important?
Structure chronologique*
Utile pour montrer l’évolution d’une expérience.- D’abord : Le point de départ
- Ensuite : Les premiers développements
- Puis : La progression ou un moment charnière
- Aujourd’hui : La situation actuelle ou le résultat
Types de récits
| Approche | Description | Utilité principale | Principaux risques |
|---|---|---|---|
| Agrégé | Résumé thématique basé sur plusieurs participants | Montrer des tendances, des motifs et des perspectives à l’échelle du système | Sur-généralisation ou perte de nuances |
| Composite (données probantes « personas ») | Récit combiné construit à partir de plusieurs expériences réelles | Partager une histoire riche tout en protégeant l’identité des personnes; illustrer la complexité | Identification accidentelle; donner l’impression d’un consensus lorsque les expériences diffèrent |
| Récit individuel anonymisé | Histoire d’une seule personne dont les éléments permettant l’identification ont été retirés | Lorsque le récit individuel est nécessaire et que le consentement est clair | Ré-identification possible dans de petites communautés ou des situations uniques |
Exemples de récits
Les récits suivants sont des histoires fictives créées à des fins d’apprentissage. Ils s’inspirent de tendances couramment observées dans les milieux de refuges pour jeunes, mais ne décrivent aucune personne en particulier. Le contexte fictif présenté ci-dessous sert uniquement à illustrer différentes approches de narration. Contexte fictif : Ravenbridge Youth Haven, un refuge et centre de soutien pour jeunes, offre des repas, des espaces sécuritaires pour la nuit et des services de soutien personnalisés et intégrés.| Approche | Exemple |
|---|---|
| Agrégé | Sur six mois de journaux d’activités, le personnel de cinq quartiers a observé le même phénomène : les jeunes mentionnaient le plus souvent les services de halte-accueil tard le soir et les repas chauds comme raisons principales pour lesquelles ils se sentaient plus en sécurité. Les programmes combinant repas et courts suivis informels ont montré moins d’escalades de crises durant la nuit. |
| Composite (données probantes « personas ») |
« Jamie », un personnage composite inspiré de plusieurs expériences de jeunes, arrive la plupart des soirs après un conflit dans le logement d’un ami, utilise la salle tranquille et discute avec un intervenant pair avant de prendre un repas. Après quatre semaines, Jamie commence à participer au cercle de résolution de conflits et demande de l’aide pour remplacer une pièce d’identité perdue, ce qui reflète une progression fréquente allant de la sécurité immédiate vers la stabilisation. |
| Récit individuel anonymisé | Un jeune a raconté qu’il dormait dans les transports en commun jusqu’à ce qu’un intervenant pair l’aide à obtenir un casier, une carte d’autobus et un rendez-vous de counseling le jour même. Il nous a dit : « J’ai enfin arrêté de sentir que je devais rester éveillé toute la nuit juste pour rester en sécurité. » En deux semaines, il a indiqué dormir à l’intérieur de façon constante et se sentir « moins sur les nerfs ». |
Considérations relatives aux publics
Les récits doivent être adaptés aux besoins, aux attentes et aux sensibilités des différents publics.
Questions guides :
- Quel est le public visé?
- Qu’a-t-il besoin de retirer du récit (apprentissage, inspiration, reddition de comptes, contexte)?
- Quel niveau de détail est approprié (agrégé, composite, individuel)?
- Quelle est la manière la plus sûre et la plus respectueuse de partager l’histoire?
- Comment le public pourrait-il interpréter ou utiliser ce récit?
Considérations selon différents publics :
- Élus : résumés de haut niveau alignés avec les décisions politiques ou l’allocation de ressources.
- Praticiens : pistes concrètes, recommandations et possibilités de coordination.
- Grand public : formats visuels accompagnés d’explications concises sur ce que signifient les données et pourquoi elles sont importantes.
Principales considérations d’équité et d’éthique
Orientation pour recueillir, interpréter et partager des récits de manière à respecter la sécurité, la dignité et les bénéfices pour les communautés.
Les récits sont puissants, mais ils doivent être utilisés avec soin. Les principes suivants soutiennent une narration respectueuse, informée par les traumatismes et culturellement sécuritaire, tout en veillant à ce que les communautés demeurent maîtres de leurs voix et de leurs expériences.
A. Respect, équité et bénéfices pour la communauté
Respect et équité
Reconnaître les déséquilibres structurels de pouvoir et concevoir des processus de narration qui soutiennent les groupes en quête d’équité. Utiliser des pratiques culturellement sécuritaires, adaptatives et alignées avec les communautés afin de favoriser une participation significative.
Centrer les bénéfices pour la communauté
Réfléchir à qui bénéficie d’un récit et à qui pourrait en subir les conséquences. S’assurer que les membres de la communauté contribuent à façonner l’interprétation, le cadrage et l’utilisation des récits. Éviter les pratiques qui privilégient les objectifs organisationnels au détriment du bien-être des communautés.
Réciprocité
Rendre la participation volontaire et soutenue. Offrir des formes appropriées de réciprocité, comme une compensation, de la nourriture, le transport, des services linguistiques et des résumés de suivi.
Exemple de formulation :
« Votre voix est importante, et vous décidez de ce que vous souhaitez partager, en totalité ou en partie. Nous nous adapterons à ce qui vous semble respectueux et sécuritaire. »
B. Consentement (éclairé, continu et significatif)
Éclairé
Expliquer clairement comment le récit sera utilisé, qui y aura accès et dans quels formats (p. ex. rapports, présentations, contenu en ligne).
Continu
Le consentement n’est pas un simple formulaire à cocher. Les participants doivent pouvoir modifier ou retirer leur consentement à tout moment. Si des récits recueillis pour un autre usage sont réutilisés, envisager d’obtenir un consentement rétroactif.
Significatif
Utiliser un langage simple et des exemples culturellement appropriés. Préciser si des citations seront utilisées et si les récits pourront être raccourcis, reformulés ou interprétés.
Exemple de formulation :
« Voici différentes façons dont votre histoire pourrait être partagée. Vous pouvez choisir certaines options, toutes ou aucune. »
C. Exactitude, interprétation et validation par les participants
Représenter fidèlement les expériences vécues
Honorer les récits sans les déformer, les dramatiser ou les sélectionner de manière biaisée. Éviter de tirer des conclusions systémiques à partir d’un seul témoignage.
Trianguler avec prudence
Lorsque c’est approprié, comparer certains éléments du récit avec des données administratives ou quantitatives — mais seulement d’une manière qui ne discrédite pas les expériences vécues.
Interprétation prudente
Être transparent concernant les reformulations, les récits composites et l’intégration de plusieurs voix. Éviter d’exagérer la certitude ou de généraliser au-delà de la perspective du narrateur.
Validation par les participants ou la communauté
Conformément aux engagements pris dans les processus de consentement, inviter les narrateurs ou un représentant de la communauté à examiner les résumés ou les thèmes avant publication.
Exemple de formulation :
« Voici comment nous avons résumé ce que vous avez partagé. Est-ce que cela reflète bien ce que vous vouliez dire? »
D. Dignité, approche sensible aux traumatismes et sécurité culturelle
Éviter les préjudices, le symbolisme et le sensationnalisme
Ne pas centrer les récits uniquement sur les traumatismes, ni utiliser des cadres fondés sur le déficit ou des pratiques qui instrumentalisent les personnes ou les communautés. Éviter de demander des récits uniquement pour « combler un manque » ou représenter un groupe entier. Mettre plutôt l’accent sur les forces, le contexte et l’autonomie.
Utiliser des approches sensibles aux traumatismes
Créer un environnement sécuritaire en permettant aux participants de fixer leurs limites, de faire des pauses, de refuser certaines questions ou d’interrompre le processus. Offrir un soutien émotionnel avant, pendant et après la narration.
Respecter la sécurité culturelle
Suivre les normes ou protocoles culturels liés à la narration. Consulter des gardiens du savoir lorsque c’est approprié et éviter les interprétations qui stigmatisent des groupes culturels ou identitaires.
S’engager envers la réconciliation
Considérer les récits comme des dons relationnels et non comme des données à extraire. Respecter des principes comme la responsabilité relationnelle, le respect et la propriété appropriée des récits.
Exemple de formulation :
« Vous êtes maître de votre histoire. Vous décidez ce qui est sécuritaire à partager, comment elle sera partagée et à quel rythme. »
E. Vie privée et confidentialité
Protocoles d’anonymat
Utiliser ou élaborer des lignes directrices organisationnelles indiquant quand anonymiser, combiner ou attribuer des récits. Cela est particulièrement important dans les petites communautés ou les cas uniques.
Limiter les détails permettant l’identification
Éviter les noms, les lieux précis, certaines caractéristiques démographiques ou des indices contextuels (p. ex. moment exact, événements inhabituels) pouvant permettre l’identification.
Établir des limites claires dès le départ
Discuter des attentes en matière de confidentialité lors du consentement, notamment ce qui peut ou ne peut pas être partagé et comment l’identité sera protégée.
Exemple de formulation :
« Nous partagerons votre histoire de manière anonyme ou en la combinant avec d’autres, et nous vous inviterons à la revoir pour nous assurer qu’elle vous semble appropriée. »
Sensibilités linguistiques lors de la communication
Les choix de mots influencent la manière dont les récits sont interprétés et la façon dont les communautés sont représentées. Un langage attentif aide à préserver la dignité, à éviter les préjudices involontaires et à communiquer la complexité avec clarté. Ces pratiques contribuent à maintenir des récits respectueux, sécuritaires et alignés avec les principes d’une narration sensible aux traumatismes et culturellement ancrée.
Utiliser un langage qui :
- met l’accent sur les forces, l’autonomie et la résilience
- ancre les récits dans le contexte plutôt que dans les caractéristiques individuelles
- évite les cadres binaires, polarisants ou incendiaires
- utilise des formulations nuancées (p. ex. « certains », « souvent », « dans de nombreux cas »)
- évite les descriptions graphiques ou émotionnellement chargées
- met en valeur les soutiens, les solutions et les réponses dirigées par la communauté
Questions de réflexion pour les équipes sur la narration
La réflexion aide les équipes à approfondir leur pratique narrative, à apprendre de l’expérience et à renforcer la prise de décision éthique. Ces questions peuvent être utilisées lors de bilans, de séances de planification ou dans des communautés de pratique afin de faire émerger des perspectives, des défis et des questions évolutives sur la narration dans différents contextes. Elles soutiennent l’amélioration continue et la responsabilité partagée pour une narration respectueuse.
- Réussites : réfléchir aux récits ou aux approches de narration qui ont bien fonctionné et analyser pourquoi ils ont été efficaces. Examiner comment la narration a soutenu l’apprentissage, renforcé les relations, éclairé les décisions ou transformé la compréhension. Identifier les éléments à reproduire ou à développer.
- Défis : réfléchir aux tensions ou aux obstacles rencontrés lors de la collecte, de l’interprétation ou du partage des récits. Cela peut inclure des préoccupations liées à la confidentialité, à la sécurité culturelle ou aux tensions entre secteurs ou partenaires. Explorer ces défis ouvertement peut faire émerger des solutions communes.
- Leçons : identifier les pratiques, les apprentissages ou les ajustements qui ont aidé à naviguer les complexités éthiques, relationnelles ou opérationnelles. Cela peut inclure des réflexions sur le consentement, la documentation, l’animation, les approches sensibles aux traumatismes ou le développement de partenariats.
- Questions en suspens : réfléchir aux incertitudes qui demeurent pour vous ou votre équipe. Cela peut concerner l’interprétation, l’attribution, la confidentialité, les protocoles culturels ou la préparation organisationnelle. Nommer ces questions peut révéler des domaines où un accompagnement externe, l’apport des communautés ou l’apprentissage entre pairs serait utile.
Ressources supplémentaires
Voici quelques ressources supplémentaires sur la narration que nous avons trouvées utiles :
- Capacity Canada — Guide de narration pour les organismes sans but lucratif
- Gouvernement du Canada — Guide de rédaction pour les études qualitatives. Can Commun Dis Rep 2016; 42:177-8.
- Research Impact Canada — site Web (voir l’information sur la conférence annuelle, les formations et la page de ressources)
- School of Cities — possibilités d’apprentissage : certificat de perfectionnement professionnel en analyse de données urbaines et narration
- Feminuity — Calendrier mondial des fêtes, commémorations et célébrations (pour orienter le choix des dates lors du partage de certains récits)